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La tête contre les murs

Auteur : Daniel Domingo, le 26 avril 2004

L’humanité avec son développement actuel est comme un train qui roule à 100 Km/h vers un mur. Nous ne voulons pas que ce train diminue sa vitesse à 90 Km/h. Nous voulons changer de train.
Hubert Reeves

On le voit, on l’entend, tout les jours, dans la vie, à la télé, dans les journaux, nous sommes déjà en train d’entrer dans le mur. Un mur souple qui amortit le choc, mais un mur qui va devenir de plus en plus dense si on ne change pas de direction.

Récession sur toute la planète, le revenu moyen par habitant et la durée de vie ont baissé dans de nombreux pays (dont l’ex Urss), les problèmes sociaux, écologiques, prennent de plus en plus d’importance, leurs effets sont chiffrables. Les pertes humaines ont été colossales. Depuis 1975 le nombre des catastrophes hydrogéologiques a augmenté de 160 % tuant 440000 personnes pendant les seules années 1990. En Chine, le gouvernement estime que 30 millions de personnes ont du fuir leurs terres à cause du changement climatique. Les pertes économiques dues aux catastrophes naturelles (à 80 % d’ordre météorologique) ont été multipliées par neuf, passant de 53 milliards de dollars dans les années 1960 à 480 milliards dans les années 90 et depuis c’est exponentiel (mais qu’est ce que ça veut dire 480 milliards de dollars ?).

Les estimations des scientifiques qui se penchent sur les problèmes à venir, sont de plus en plus angoissantes. Le GIEC groupe d’expert intergouvernemental sur l’évolution du climat est unanime, il nous faut changer nos habitudes ou nous allons à la catastrophe.

Lester Brown, chercheur, juge vital d’obliger l’économie à intégrer l’écologie, il nous annonce une cata alimentaire dans deux ou trois ans, résultats de l’augmentation de la température et de la baisse du niveau des nappes phréatiques. Que du bonheur !!!

Je ne vais pas faire un descriptif de chaque pierre qui compose le mur (déséquilibres sociaux, écologiques, pertes d’identités, de valeurs, individualisme forcené, intégrisme religieux, scientiste, et maintenant laïque) il y a de très bons bouquins là-dessus et dés qu’on prend conscience de l’imminence du mur il apparaît de partout. Le problème c’est de savoir si on veut en prendre conscience, parce que c’est pas drôle tout les jours de savoir qu’on fonce dans un mur. D’abord c’est un peu angoissant quand même, ensuite on éprouve vite le besoin d’en parler aux autres… et les autres ils n’ont pas forcément envie d’en prendre conscience, pour deux raisons principales :
- Soit parce qu’il faut rester positif et plein d’espoir, qu’ils ont des enfants et puis que ça sert à rien de s’inquiéter, arrivera ce qui arrivera, il faut voir le bon coté des choses, un homme avertit en vaux deux… etc etc. et ils ont un peu raison.
- Soit à l’inverse parce qu’ils sont pessimistes, qu’ils n’ont aucune confiance en l’homme (donc en eux), que de toutes façon on ne peut pas y faire grand-chose, que eux ils comprennent mais les autres sont des veaux, que de toutes façon c’est foutu…etc etc. Et ils ont eux aussi un peu raison.

Dans un cas comme dans l’autre, (optimisme ou pessimisme), face à la peur qui paralyse, ne rien faire, ne pas voir reste la solution.

Pourtant, la connaissance d’un danger potentiel, ne devrait pas forcément nous paralyser. Un alpiniste qui connaît un risque d’avalanche ou la présence de séracs sur un glacier va en tenir compte dans la préparation de son itinéraire. Il se fera peut être une petite prière s’il est croyant, aura une pensée émue pour les siens s’il en a et il agira en suivant le meilleur chemin, mais il ne va pas se mettre à rigoler en chantant à tue tête pour effacer la présence des blocs de glace, ni se mettre à pleurnicher en disant que tout est foutu parce que la glace est pas gentille.

La peur qui paralyse nous vient de notre cerveau reptilien. Quand on est un lézard confronté à un prédateur, la peur immobilise, si le carnivore ne nous remarque pas on est sauvé mais s’il nous voit, il faut se mettre à courir très vite pour ne pas y passer.

Imaginons un troupeau de buffle ; face à la présence d’un prédateur, ils vont s’enfuir au galop en abandonnant un des leurs en casse-croûte (un malade, un retraité, un précaire). Imaginons maintenant qu’au lieu de fuir ils foncent tous sur le prédateur, en peu de temps on aurait des générations de lions mangeant des bananes. Mais l’instinct pousse les herbivores à fuir et les lions disparaîtront sans connaître la saveur et les avantages d’un régime frugivore.

C’est comme au début de l’occupation de l’Europe par les Nazis, on trouvait dès le début des gens pour penser que c’était peut être bien pour la France et pour l’Europe, qu’ils allaient nettoyer tout ça, puis après tout, ils étaient si droits, si propres, si bien élevés, ils donnaient du chocolat aux enfants, et aidaient les vieilles à porter leur sacs. Tout allait bien finir par s’arranger dans une fraternelle amitié entre les peuples.

Face aux optimistes il y avait aussi des pessimistes pour se dire que la France était foutu et qui finalement acceptaient l’idée d’un Reich pour mille ans. Dans la joie ou la tristesse, les uns comme les autres se détournaient de leur vraie émotion la colère qui pousse à l’action. Heureusement, un certain nombre d’hommes et de femmes de tous horizons, ont dépassé leurs peurs, leurs isolements et surtout leurs différences pour se retrouver en action contre l’occupant nazis et ses collaborateurs.

Mais aujourd’hui le prédateur est bien plus insidieux, il s’est installé bien confortablement dans l’esprit de chacun et il distille ses deux commandements : « Aie confiance, consomme » pour les optimistes ; « t’y peux rien, tout est foutu alors consomme » pour les pessimistes. En tout cas « ne regarde pas, ne pense pas, ne t’énerve pas, n’agit pas et surtout consomme » pour le maximum.

M. George W. Bush déclarait : « Parce qu’elle est la clef du progrès environnemental, parce qu’elle fournit les ressources permettant d’investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème. » Cette propagande est relayée à tous les niveaux des hiérarchies politiques, économiques, scolaires mais aussi syndicales. Y a-t-il un seul parti politique même à l’extrême gauche, un seul syndicat, qui remette en cause la sacro-sainte croyance en la croissance économique ? Un peu les Verts, en interne, pas trop fort pour ne pas que ça s’entende au dehors. A part quelques chercheurs, des économistes et certains groupes d’alter mondialistes marginalisés, silence radio. Je ne vous parle même pas de la réception d’un discours sur la décroissance auprès du quidam moyen.
Ah mais vous voulez revenir au moyen age !!
Cette fascination pour le moyen age… On est dans quoi en ce moment ? Epidémies, guerre de religion, invasion barbares mélangées a des croisades pour s’approprier les épices pétrolières de l’orient, alchimistes généticiens à la recherche du gène philosophale. Si on regarde bien on est loin d’être au siècle des Lumières.

Mais on est comme ça on préfère s’accrocher à ce que l’on connaît plutôt que de prendre le risque d’imaginer. Parce que comme pour le troupeau d’herbivores notre instinct va dans le sens d’une soumission à l’ordre établit par ceux que l’on croit les plus forts. Oh bien sur, on court, on fuit, on donne des coups de sabots, voire des coups de cornes quand ils sont trop proches, mais on ne refuse pas de participer à cette compétition sans objet. Parfois même on voit des herbivores prendre goût à la viande, ça semble plus facile d’être un carnivore, mais un carnivore ça a toujours faim. Comme les requins qui ne peuvent s’arrêter de nager sans couler, nos entreprises ne peuvent s’arrêter de croître sans disparaître, d’où la croissance minimum à 3% par an pour avoir la moyenne. Mais 3% de croissance par an ça veut dire que tous les siècles il faut consommer 20 fois plus, attention à l’embonpoint pour le 21 eme siècle.

Oh bien sur il y a des compensations et ça fait toujours plaisir d’avoir enfin un téléphone portable qui fait de belles photos du gros 4X4 tout neuf, des photos qu’on va pouvoir s’envoyer à soi même sur son bel ordinateur multimédia grâce au super forfait maximum liberté.

Travaillons pour consommer, pour faire tourner le manège et pour attraper les jolis pompons qu’on nous fait pendouiller. Tournons dans la joie et l’optimisme, tournons de plus en plus vite même si on commence un petit peu à avoir envie de gerber, même si il faut fermer les yeux pour tenir, tournons même si on trouve de plus en plus de monde chez les psys, ça aussi ça fait tourner le manège, ça augmente la vitesse du train. :
- Je sais pas ce qu’il y a, j’y arrive plus, j’ai plus goût à rien. Plus envie de me battre, plus envie de rire, plus qu’envie de pleurer. Qu’est ce qu’il faut que je fasse ?
- Il faut penser à vous, je vous propose de travailler sur votre développement personnel, oubliez ces histoires de murs, de responsabilités collective, faites ce que vous pouvez à votre niveau, respirez, reprenez le travail, donnez moi 50 euros et revenez la semaine prochaine.mais surtout ne remettez pas en question la Méga machine à broyer l’imagination, les individus et la solidarité.

Mais peut-être qu’en fait ça craint pas, tout ces chercheurs qui écrivent des scénarios catastrophes, ils ne cherchent qu’à vendre des bouquins, je me suis encore fait vendre des âneries. Je vais tout brûler et regarder la télé, comme tout le monde. Mais à la télé aussi ils disent que c’est la cata, dans les journaux à la radio. ça commence à faire partie du quotidien, tout le monde sait qu’on y va, alors on y va.
- Tu vas où ? A la cata, tu viens ? Va y avoir plein de monde, allez viens ! Comment continuer à avancer ? A vendre son spectacle, à jouer, la promo tout ça. Pour quoi faire ? Pour faire diversion ? Pour pas regarder le mur qui se rapproche de plus en plus vite ? Pour pas que les autres le voient ?

Pour le montrer peut-être ?
- Là regarder LE MUR !! LE MUR !!
- Ben ouais on y va, tu viens ?

Comment on va faire cette année pour bosser ? On va recommencer comme avant, avec tout ce qui c’est dit l’été dernier ? On va baisser la tête et tout faire pour bosser plus pour tenir encore un peu, pour garder sa place encore, un peu, encore, au moins jusqu’au.... mur. Quand on se rencontre, quand on discute, tout le monde est remué, se questionne, ne sait plus quoi faire, vers où aller.

Il y en a même qui attende le mur avec impatience. Dans le temps, on entendait «  ce qu’il nous faudrait c’est une bonne guerre ». Maintenant on dit « Tant qu’il n’y aura pas une bonne catastrophe… ».

Se révolter, mais comment ? Contre quoi ? Contre qui ? Pour construire quoi ? Avec qui ? Une révolte violente, désespérée, qui se rassasierait des ruines du passé ? Ça fait plusieurs fois qu’on nous repasse le plat, il est indigeste. Et maintenant on le sait, en une génération les cartes sont redistribuées, ceux qui se sont bien placé au bon moment seront les saigneurs de demain.

Se retirer, faire son petit chemin avec les siens, rester détaché en attendant le mur. En attendant que les enfants nous regardent d’un œil accusateur.
- Mais toi Papy, tu faisait quoi avant le mur ?
- Ah moi j’étais pas d’accord mon petit.
- Mais qu’est ce que tu as fait ?
- Ben, je faisais za zen, je triais mes poubelles, je mangeais bio…

Alors autant en profiter, puisque tout va péter, il faut jouir de suite sans entrave, que le mur nous surprenne en pleine érection, le ventre plein, ivre et défoncé, avec un peu de vomi au bord des lèvres. « On est les champions… ».
Je n’arrive pas à m’y faire, la défonce autiste et désespérée me déprime plus que tout.
Je ne sais pas, je ne vois pas de solution, aucune avec un résultat concret envisageable à court terme.
Je me dis juste que face au cynisme de cette situation désespéré, nous pouvons encore trouver l’énergie de crier encore, de tirer la sonnette d’alarme, d’exprimer notre désaccord, de demander des comptes.
Pas pour sauver un statut pour les intermittents, ni même pour sauver une idée de la culture ou de la liberté d’expression, mais pour garder au moins une chance de passer le mur sans devoir vivre dans des pays blockhaus, plein d’armes, d’abris anti-nucléaires et d’enfants obèses.
Pour vivre sans devoir se boucher les neurones pour ne pas entendre les cris de faim, de douleurs et d’injustice.
Pour rester vivant et lutter, lutter pour mettre des grains de sable dans leur logique libérale.
Pour appeler à freiner, à ralentir, à trouver d’autres chemin que cette piste d’envol vers le chaos.
Pour arrêter de se bouffer les uns les autres dans une compétition absurde et sans but.
Pour se retrouver ensemble, sûr de notre droit et de notre devoir de résistance.

Alors que faire, comment agir ?

D’abord en s’informant, en regardant le mur de plus en plus prés, pour découvrir ses failles, ses faiblesses, pour pouvoir déceler chaque pierres avec la ferveur de l’artisan maçon.
Ensuite en se parlant, pour s’apercevoir qu’il y a plein de ruminants qui n’ont plus envie de courir devant les lions et qui veulent descendre du train, mais le train va si vite, comment descendre ? A quelle station ? Où sont les freins ?
En reprenant nos armes, la parole, l’image, le geste, l’émotion. Nous avons passé l’été à nous dire que nous étions nécessaire à la démocratie, à la société et nous le sommes, mais pas pour continuer à faire diversion, à amuser, à faire oublier (les politiciens sont suffisamment au point pour ça). Au contraire reposons nous la question de notre rôle. Nous ne pouvons plus nous contenter de dénoncer, de mettre en évidence l’absurde de la situation, il nous faut aussi décoloniser l’imaginaire, faire rêver et redonner confiance dans l’action, en s’organisant par petits groupes locaux, artistiques ou pas, chacun son style, ses préoccupations, son esthétique et en agissant sur les élections, les événements culturels, les marchés, sur les panneaux de pub, dans les bars pour pousser la population à prendre en main son destin, par les urnes, par la rue, par l’expression de son mécontentement mais surtout par la construction d’alternatives.
En faisant un pas vers la désobéissance, l’insoumission et la résistance. On commence par arracher une affiche publicitaire et on ne peut plus s’arrêter, parce que ça fait du bien de réagir sans attendre les autres, parce que agir c’est échapper au stress et à la déprime. Parce que tout individu conscient des problèmes qui sont devant nous, se voit offrir aujourd’hui une possibilité historique et exceptionnelle de rompre le cycle de la soumission et de venir grossir les effectifs de ceux qui se refusent désormais à être des témoins passifs.
Enfin en gardant l’espoir, la santé, la rage, l’humour et la bonne humeur et là-dessus c’est chacun pour sa peau.
Daniel Domingo

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